PrEP in Europe 2019 : la « compensation du risque », une notion dépassée

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Daniela Rojas-Castro, Directrice de la Recherche communautaire de Coalition PLUS, au Sommet PrEP in Europe, Varsovie (Pologne), octobre 2019. Crédit : Richard Stranz, AIDES
Daniela Rojas-Castro, Directrice de la Recherche communautaire de Coalition PLUS, au Sommet PrEP in Europe, Varsovie (Pologne), octobre 2019. Crédit : Richard Stranz, AIDES

Du 10 au 12 octobre 2019, les équipes de recherche de Coalition PLUS et de son membre français AIDES présentent leurs travaux à Varsovie (Pologne), dans le cadre du Sommet PrEP in Europe 2019. A cette occasion, Daniela Rojas-Castro, qui dirige notre laboratoire de recherche communautaire, revient sur la notion de « compensation du risque » (« risk compensation ») et son impact en matière de prévention du VIH et des autres infections sexuellement transmissibles (IST).

Dans ta présentation lors de PrEP in Europe, tu parles du concept de « compensation du risque ». Peux-tu expliquer cette notion ?

La « compensation du risque » est un concept utilisé depuis les années 1970-1980. Il consiste à dire que le fait de mettre en place un outil de prévention inciterait les individus à changer leurs comportements, de façon à équilibrer leur niveau de risque. Par exemple, les tenants-es de la compensation du risque estiment que si l’on utilise la ceinture de sécurité, on va conduire plus vite. C’est un concept issu des théories rationalistes qui assimilent, dans ce cas précis, le comportement humain à celui d’un thermostat…

Tu affirmes qu’il faut abandonner ce concept en ce qui concerne la PrEP. Pourquoi ?

Il faut en effet abandonner ce concept. La littérature scientifique montre que, jusqu’à maintenant, les changements de comportements induits par l’arrivée de nouveaux outils de prévention ne sont pas suffisamment importants pour diminuer l’efficacité de ces outils. Par exemple, la ceinture de sécurité a parfaitement rempli son objectif : réduire la gravité des blessures et la mortalité liées aux accidents de la route.

Extrait d’une étude visant à démontrer que la promotion du préservatif pourrait avoir des effets pervers en raison de la « compensation du risque »

En matière de santé sexuelle, on craignait aussi que le préservatif incite les gens à avoir plus de relations sexuelles et des comportements sexuels dits « à risque ». Nous avons observé la même chose quand la trithérapie, la prophylaxie post-exposition (Pep), mais aussi la pilule contraceptive, sont arrivées. Aujourd’hui, certains-es craignent que la PrEP génère plus de comportements “à risque”et, en conséquence, une hausse des infections sexuellement transmissibles (IST). Cependant, pour évaluer l’existence d’une telle compensation du risque, il faudrait se baser uniquement sur l’incidence du VIH, et non celle des IST, puisque la PrEP vise exclusivement à prévenir le VIH. En l’occurrence, l’incidence du VIH semble pour l’instant diminuer grâce à la PrEP et aux autres outils de prévention combinée.

Dirais-tu que la compensation du risque est un concept moral plutôt que scientifique ?

Le discours sur la compensation du risque est effectivement étroitement lié à la crainte que, grâce à ce nouvel outil de prévention, les personnes puissent avoir plus de rapports, partenaires, pratiques sexuels-les. En fait, ces craintes expriment surtout une forme de « panique morale ». Ce n’est donc pas un concept que l’on devrait utiliser pour concevoir une politique de prévention. Au contraire, l’attention devrait plutôt se focaliser sur la mise en place et la diffusion d’outils de prévention. D’autres effets de la PrEP mériteraient aussi d’être pris en compte, comme, par exemple, l’amélioration de la qualité de vie sexuelle ou la capacité à vivre pleinement sa sexualité, sans craindre d’être infecté-e par le VIH. Quant aux IST, il faut évidemment imaginer des stratégies adaptées. Toutefois, nous ne pouvons pas freiner la diffusion de la PrEP sous prétexte d’une hausse des IST, qu’on observait d’ailleurs bien avant l’arrivée de la PrEP.

En matière de prévention de l’infection à VIH, la PrEP a démontré son efficacité, comme le prouvent les résultats d’Ipergay et Prévenir. En outre, cette méthode de prévention innovante s’inscrit dans un protocole de santé sexuelle global, qui permet le dépistage précoce du VIH et des IST, et ainsi de rentrer plus tôt dans le traitement. A long terme, cela pourrait engendrer une diminution des IST. Il sera en effet possible de traiter les IST asymptomatiques, chose que l’on ne pouvait pas faire avant la PrEP. En conclusion, la PrEP est plutôt une opportunité dans la bataille contre les IST.

Interview réalisée par Vincent Leclercq, militant de AIDES, éditée et complétée pour plus de clarté et confort de lecture.

En savoir plus :

Give PrEP a chance: moving on from the “risk compensation” concept, publié par Daniela Rojas-Castro (Coalition PLUS), Rosemary Delabre (Coalition PLUS) et Jean-Michel Molina (Assistance publique – Hôpitaux de Paris) dans la revue scientifique Journal of International AIDS Society en août 2019. 

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