CONTEXTE

Le 20 janvier 2025, Donald Trump a signé un décret présidentiel gelant toutes les nouvelles distributions d’aide étrangère et les nouveaux accords pour une période de 90 jours, dans le cadre d’une série de mesures prises dès son premier jour en tant que président des États-Unis. Un ordre d’arrêt des travaux a suivi le 24 janvier, exigeant la suspension de toutes les activités liées aux programmes d’assistance étrangère existants pendant cette période de gel. Une dérogation limitée a ensuite été annoncée, permettant la poursuite de certaines « activités urgentes et vitales liées au VIH ». Cependant, des milliers d’employés de l’Agence américaine pour le développement international (USAID) ont été placés en congé ou licenciés.

Les conclusions de la revue de 90 jours n’ont jamais été rendues publiques. Les résultats d’une revue intermédiaire de six semaines, publiés en mars, ont révélé que 83 % des programmes de l’USAID avaient été interrompus. Finalement, après plus de 60 ans d’existence, l’USAID a été fermée, et le reste du programme PEPFAR (President’s Emergency Plan for AIDS Relief) a été intégré au département d’État. Il n’existe actuellement aucun bilan officiel et complet des parties du programme PEPFAR encore en activité. Conformément à la dérogation limitée — qui ne protégeait que les activités centrées sur le diagnostic du VIH, le traitement, la prévention de la transmission mère-enfant (PTME) et les infrastructures de soutien — les programmes ciblant les populations clés et vulnérables, les adolescentes et jeunes femmes (AJF), la prévention hors PTME, ainsi que les autres services d’accompagnement et de soins, sont ceux qui ont le plus probablement été supprimés. En parallèle des États-Unis, plusieurs donateurs publics traditionnels ont également réduit leurs engagements en matière d’aide étrangère et de lutte contre le VIH. La France a diminué de 39 % (soit environ 2,3 milliards d’euros) son budget d’aide publique au développement (APD) en 2025 et n’a formulé aucun engagement lors du Sommet de reconstitution des ressources du Fonds mondial de lutte contre le sida, la tuberculose et le paludisme (huitième reconstitution). D’autres bailleurs, comme l’Allemagne, le Royaume-Uni, le Japon, la Suède et le Canada, ont également réduit leurs budgets d’aide étrangère et leurs contributions au Fonds mondial. Anticipant une reconstitution faible et affectée par les retards des États-Unis dans le transfert des contributions promises, le Fonds mondial a procédé à un retrait accéléré des financements des accords de subvention signés en 2025 pour éviter une crise de liquidité.

Les prochains mois seront déterminants pour la riposte au VIH, avec une série de décisions financières cruciales. Tout d’abord, le gouvernement américain négocie actuellement des mémorandums d’entente bilatéraux (MoU) avec des gouvernements africains, qui définiront les investissements du PEPFAR pour les cinq prochaines années. Parallèlement, le Fonds mondial lance son Cycle de subventions 8 (GC8) début 2026, invitant les pays à soumettre des propositions de financement triennales pour la lutte contre le VIH, la tuberculose et le paludisme. Dans le même temps, les gouvernements du monde entier intensifient leurs efforts de mobilisation des ressources nationales afin de tenter de combler les lacunes laissées par les bailleurs de fonds bilatéraux et multilatéraux, même si la capacité à répondre aux besoins varie considérablement d’un pays à l’autre.

Pour une allocation efficace des financements en 2026, il sera essentiel d’identifier les lacunes émergentes dans la riposte au VIH. Cela nécessitera non seulement des données précises sur l’impact des retraits des bailleurs sur les programmes, mais aussi une analyse fine des répercussions sur la société civile : comment les organisations ont vu leur santé institutionnelle affectée, comment les priorités et les réponses nationales ont évolué, et comment le paysage plus large de la préparation et de la riposte aux pandémies s’est transformé.

Résultats

Les réponses ont été recueillies auprès de 79 organisations issues de 47 pays (1 à 6 réponses par pays). Tous les répondants représentaient des organisations communautaires

Parmi eux, 77 % ont déclaré que les réductions de financement de la part des donateurs internationaux — notamment le gouvernement américain, le Fonds mondial, ainsi que les coopérations bilatérales française et allemande — ont affecté la prestation de leurs services aux communautés

Chiffres clés de l’enquête :

  • 79 organisations communautaires répondantes dans 47 pays.
  • 77% d’entre elles déclarent que les réductions de financements internationaux ont affecté la délivrance de services.
  • PrEP : dans 81% des organisations, l’accès à ce traitement préventif fonctionne à moins de 50% du niveau de janvier 2025.
  • Intrants : 56% signalent un impact sur la disponibilité des consommables.
  • 95 % des organisations rapportent que les produits destinés au traitement des IST sont indisponibles ou moins disponibles.
  • Soutien aux personnes vivant avec le VIH : 69% des organisations sont à moins de 50% de capacité.
  • Populations clés : arrêt complet des services à destination des personnes trans et des usager.ère.s de drogues pour 10% des organisations ; réduction/arrêt des services à destination des hommes ayant des rapports sexuels avec des hommes pour 85% et 82% envers les travailleur·euse·s du sexe.
  • Équipes : 2 275 postes de pairs éducateur·rice.s/agents de santé communautaire ont vu leurs rémunérations suspendues ou coupées (en moyenne, 45 postes impactés par organisation).

Questions/ Réponses

Un an après le gel de financements américains et la contraction de l’aide, les services communautaires essentiels reculent : 77% des organisations interrogées déclarent un impact sur la délivrance de services.

La prévention, en particulier la PrEP : dans 81% des organisations, l’accès fonctionne à moins de 50% du niveau de janvier 2025.

Les populations clés et les services de droits/protection. Par exemple, 10% des organisations déclarent des arrêts complets de services à destination des personnes trans et des usager.e.s de drogues ; 85% déclarent des réductions/arrêts pour les services à destination des HSH et 82% envers les travailleur·euse·s du sexe. 

Oui. 56% des répondants signalent un impact sur la disponibilité des intrants, et 41% déclarent au moins un intrant indisponible au moment de l’enquête (oct–nov 2025).

Parce qu’elles assurent la prévention, l’accompagnement et l’accès aux services pour les personnes les plus exposées. Quand leurs budgets et équipes sont diminués, la riposte décroche : 22% ont perdu au moins la moitié de leur budget (9% plus de 75%) et 2 275 postes de pairs éducateurs/agents de santé communautaire ont été touchés.

Des financements pluriannuels et une préservation des services essentiels : prévention (dont PrEP), services pour populations clés, droits/protection, continuité des intrants, et soutien à la capacité institutionnelle des organisations.

Impact des réductions de financements sur la prestation de services

Les services les plus touchés sont :

  • L’accès à la PrEP : 81 % des organisations interrogées indiquent que ce service fonctionne à moins de 50 % de sa capacité de janvier 2025.
  • Les services d’accompagnement pour les personnes vivant avec le VIH (PVVIH) : 69 % des organisations signalent une capacité réduite de plus de moitié. 
  • Bien que les services de traitement et les tests de charge virale (CV) aient été moins affectés que d’autres, les coupes budgétaires ont tout de même entraîné une réduction de 50 % de leur niveau par rapport à janvier 2025.

Le soutien psychosocial et la santé mentale : de nombreuses organisations n’ont plus les ressources pour proposer des séances de conseil régulières, un accompagnement individuel ou des groupes de parole. Cela touche particulièrement les personnes nouvellement diagnostiquées et les populations clés exposées à la stigmatisation.

Les services les plus touchés sont :

  • Le soutien juridique (seulement 26 % des organisations le maintiennent normalement).
  • Les services de lutte contre les violences basées sur le genre (VBG) (seulement 28 % des organisations les maintiennent normalement).

Depuis les coupes budgétaires, nous observons des difficultés croissantes d'accès à la justice

Dans 77 % des organisations, la baisse des financements a affecté la capacité à fournir des soins aux communautés qu’elles desservent habituellement (Figure 3). Si toutes les populations sont touchées, certaines le sont de manière particulièrement sévère :

  • 10 % des organisations ont totalement interrompu leurs services pour les personnes transgenres et les usagers de drogues.
  • 85 % ont réduit ou arrêté leurs services pour les hommes ayant des rapports sexuels avec des hommes (HSH).
  • 82 % ont réduit ou arrêté leurs services pour les travailleuses et travailleurs du sexe.

La distribution de seringues est devenue bien moins accessible, au point que nous observons une explosion des comportements à haut risque parmi les usagers de drogues injectables dans [la capitale].

Impact des réductions de financement sur les ruptures de stock, les pénuries et le coût des produits médicaux

Produits les plus touchés (indisponibles ou moins disponibles) :

  • Thérapie hormonale affirmant le genre (95 % des organisations concernées)
  • Produits pour le traitement des infections sexuellement transmissibles (IST) (95 %)
  • Matériel de réduction des risques (93 %)
  • Traitements des troubles liés à l’usage d’opioïdes (92 %)
  • Lubrifiants (87 %)
  • Préservatifs (86 %)
  • Vaccins (86 %)

Nous subissons des pénuries fréquentes de kits de dépistage et de cartouches pour les tests de charge virale.

D’après les répondants, 56 % des organisations n’ont observé aucun changement dans la prise en charge des coûts des tests de charge virale (CV), tandis que 30 % indiquent que ces coûts sont désormais entièrement assumés par le gouvernement (Graphique 5).

Cependant, 8 % rapportent une augmentation de la part des coûts supportée par les patients depuis janvier 2025, 4 % ont totalement interrompu ces tests, et 2 % ont transféré la totalité des coûts aux patients. Concernant les tests CD4+, 6 % des organisations ont augmenté la participation financière des patients, 4 % ont transféré l’intégralité des coûts à leur charge, et 10 % ont cessé complètement de les proposer.

Impact des réductions de financement sur le contexte social et politique

Face aux coupes budgétaires, 30 % des répondants ont observé des actions gouvernementales pour limiter les dommages et combler les lacunes de financement. Les mesures les plus fréquentes incluent l’élaboration de plans de contingence et de gestion des risques, bien que leur contenu et leur mise en œuvre restent souvent opaques. Dans certains pays, des ressources nationales supplémentaires ont été allouées à la lutte contre le VIH, tandis que d’autres ministères de la Santé ont lancé des programmes de micro-subventions pour soutenir les organisations communautaires, même si c’est limité.

Le gouvernement a interdit les services spécialisés et la reconnaissance des personnes LGBTQI+ dans les services de santé et d’éducation différenciés

La violence dans [mon pays] ne dépend pas uniquement des variations de financement, mais surtout des engagements de l’État. Le contexte politique continue d’alimenter les violences, et nos populations cibles en sont les victimes récurrentes. Les réductions de financement aggravent encore cette situation

Impact des réductions de financement sur la santé organisationnelle

Le gouvernement américain constituait une source majeure de financement pour les organisations interrogées : en 2025, 27 % d’entre elles citaient le PEPFAR ou l’USAID parmi leurs trois principaux bailleurs. Cependant, en 2026, seulement 14 % prévoient que les États-Unis resteront dans leur top trois des financeurs.

La formation et le suivi ont été fortement impactés.

Bien que de nombreuses organisations aient pu maintenir leurs activités, plusieurs répondants ont dû fermer des cliniques, des centres d’accueil (DIC) et des bureaux en raison des réductions de financement. D’autres ont pu poursuivre leurs services, mais uniquement grâce à l’engagement bénévole et non rémunéré de leur personnel.

Actuellement, nous ne proposons plus que des services virtuels, de manière bénévole. Nous n’avons plus d’emplois formels et vivons dans une économie de subsistance.

Impact sur la santé des femmes

  • 50,8 % des organisations interrogées signalent un impact sur les services dédiés aux mères/enfants, avec 8,2 % ayant totalement arrêté ces activités.
  • 73,8 % rapportent un impact sur les services pour les travailleuses du sexe.
  • Le soutien aux victimes de violences basées sur le genre (VBG) est gravement affecté : 25,9 % des services sont désormais indisponibles, et 46,3 % sont moins disponibles.
  • La disponibilité des vaccins (dont le HPV, outil clé contre les cancers liés au HPV touchant les femmes) est fortement compromise : 57,1 % des organisations déclarent qu’ils sont actuellement indisponibles.

Impact sur les personnes LGBTQI+

  • 85 % des organisations signalent un impact sur les services pour les hommes ayant des rapports sexuels avec des hommes (HSH), avec 8 % ayant cessé totalement leurs activités pour ce groupe.
  • Les personnes transgenres sont également fortement touchées : 71 % des organisations rapportent un impact sur leurs services, et 10 % ont arrêté complètement leurs activités.

Impact sur les jeunes

Le rapport indique un impact significatif sur les services destinés aux jeunes : 63,9 % des organisations interrogées ont déclaré que la réduction des financements a affecté leur capacité à fournir des services aux « jeunes et adolescents », les activités pour cette communauté ayant complètement cessé dans 8,2 % des organisations.

Impact sur les pairs éducateurs et agents de santé communautaire

    • 2 275 postes d’agents de santé communautaire (ASC) et d’éducateurs pairs ont vu leurs indemnités supprimées ou suspendues, soit une moyenne de 45 postes impactés par organisation.
    • 61,1 % des organisations déclarent que les « entretiens avec les éducateurs pairs » sont indisponibles (16,7 %) ou moins disponibles (44,4 %) par rapport à janvier 2025.
    • Cette perte massive de personnel entraîne une rupture majeure des services, démantelant les composantes essentielles de la prestation communautaire.

conlusions

Cette analyse révèle que les réductions de l’aide étrangère ont causé des préjudices graves et généralisés, affectant l’accès des populations à des services vitaux, aux organisations communautaires, aux infrastructures de soins de santé et au contexte social et politique plus large dans de nombreux pays. Les coupes budgétaires ont entraîné des perturbations majeures dans la prestation de services, en particulier pour les programmes de prévention, les services adaptés aux populations clés et vulnérables (KVP), ainsi que le soutien social pour les personnes vivant avec le VIH (PVVIH). 

Les activités les plus touchées par ces réductions correspondent aux types de soins spécifiquement ciblés par le gouvernement américain, notamment les services d’affirmation de genre, les services liés aux violences basées sur le genre, le soutien juridique et en droits humains, et l’accompagnement non médical des communautés marginalisées. Sans surprise, ces évolutions ont coïncidé avec une augmentation rapportée de la violence, de la stigmatisation et de la discrimination envers les PVVIH et les populations clés. Comme l’ont souligné de nombreux rapports de l’ONUSIDA et d’autres acteurs clés, les effets des coupes budgétaires dépassent le cadre des soins médicaux. 

Les résultats de cette analyse mettent en lumière une dégradation et un affaiblissement de la société civile elle-même, affectant la durabilité et la santé financière des organisations axées sur le VIH et la santé, une résurgence de la stigmatisation des populations les plus touchées par le VIH, ainsi qu’une rupture des relations entre les différents secteurs. Enfin, bien que cette analyse se soit concentrée sur l’impact des coupes sur les organisations communautaires et de la société civile, une conclusion secondaire importante concerne l’impact subi par le système de santé dans son ensemble. Avec le retrait de l’aide étrangère, les systèmes de santé nationaux de nombreux pays ont perdu l’accès à des produits médicaux et des commodités soit subventionnés, soit acquis par des mécanismes d’achat groupé, entraînant une hausse des coûts et des ruptures de stock (voir le Mémo sur l’impact du marché de CHAI/UNITAID). 

Bien que certains gouvernements aient apparemment commencé à élaborer des plans de contingence et à augmenter les ressources nationales, la majorité des répondants ignorent toute réponse gouvernementale. Ces conclusions offrent une feuille de route essentielle pour la mobilisation des ressources, en identifiant les catégories de soins qui se détériorent en raison des coupes de financement, ainsi que la crise plus large qui frappe les communautés, la société civile et le système de santé. Les données soulignent l’urgence de la situation, alors que des partenaires communautaires expérimentés et de confiance sont contraints de fermer des services vitaux de lutte contre le VIH et de licencier des employés et des pairs travailleurs, avec un nombre significatif risquant de devoir fermer définitivement, alors que leur travail est plus nécessaire que jamais. 

Enquête réalisée par :

Avec le soutien de :

Graphiques : Chloé Rioual 

Crédit photos : © Coalition PLUS / Benjamin Girette

Coalition PLUS est une association Don en Confiance depuis 2016. Don en Confiance est un organisme indépendant qui contrôle la bonne utilisation des dons. Pour en savoir plus : www.donenconfiance.org

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