Vue de la ville de Kuala Lumpur (Malaisie)
À l’occasion du 54ᵉ Conseil d’administration du Fonds mondial de lutte contre le VIH, la tuberculose et le paludisme, cap sur la Malaisie qui se trouve à un moment décisif de sa riposte au VIH. Récipiendaire des financements du Fonds mondial depuis 2011, le pays s’apprête à franchir une nouvelle étape en assumant la prise en charge financière de l’épidémie : du dépistage à la prévention en passant par l’accès aux traitements et aux soins. Cette transition vers l’absence de financements internationaux, prévue d’ici 2028, est le signe d’un système qui a mûri et qui fonctionne, notamment grâce à un tissu communautaire dense qui a enrichi la réponse sanitaire pendant plus d’une décennie.
D’ici 3 ans, la Malaisie portera donc la riposte au VIH sans l’appui du Fonds mondial. C’est une bonne nouvelle, mais Coalition PLUS et son partenaire la Malaysian AIDS Council* en appellent à la vigilance : il est impératif de préserver les acquis et de maintenir des services inclusifs capables de continuer à atteindre les populations les plus exposées.
Reportage photos par © Coalition PLUS / Laurence Geai
*La Malaysian AIDS Council est une ONG regroupant 18 associations présentes sur le territoire malaisien. Sa mission consiste à coordonner et soutenir les efforts de la société civile à lutter efficacement contre l’épidémie de VIH.
Kenny Yap pose devant l’entrée des locaux de l’association où il y travaille comme senior officer en mobilisation des ressources depuis 3 ans.
Aujourd’hui, Kenny joue un rôle clé dans la recherche de financements pour les programmes de réduction des risques et d’accompagnement communautaire en Malaisie.
Iel évoque les défis liés à la baisse des aides internationales et la difficulté à convaincre les bailleurs de fonds dans un contexte de crise du financement global de la santé.
Aller vers les usagers de drogues injectables : un travail de proximité essentiel
Les pairs éducateurs de l’ONG Persuatan Insaf Murni viennent rendre visite aux usagers de drogue dans le besoin. Ce lieu considéré comme un village, un peu à l’écart, abritent plusieurs usagers, vivant ensemble, parfois sous un même toit.
Dans la banlieue sud de Kuala Lumpur, l’association Persatuan Insaf Murni Malaysia (PIMM) illustre ce rôle essentiel. Chaque semaine, Afiq, directeur, et Sharif, son collègue, se rendent sur les « hotspots » fréquentés par les personnes usagères de drogues injectables. Ce travail de proximité est indispensable pour instaurer un lien de confiance et la condition sine qua non pour faciliter l’accès aux services de santé, comme l’échange de seringues stériles ou l’accès à la prise en charge par traitement de substitution aux opiacés.
Le petit appartement que gère l’ONG est ainsi devenu un point de repère pour de nombreux usagers, offrant un espace sûr où se tenir informé, participer à des ateliers de prévention ou être orienté vers des dispositifs de soins.
La salle de test de l’appartement de l’ONG Persuatan Insaf Murni,
Pourtant, cet espace est aujourd’hui menacé. Le gouvernement malaisien a annoncé une réduction de budget, entraînant des difficultés à payer le loyer. La solution proposée inclut un déménagement du local vers une clinique publique, située à plus de 20 kilomètres. Cette relocalisation pourrait compromettre le lien de confiance avec les bénéficiaires, en raison de la distance et d’un environnement perçu comme moins accueillant, rendant aussi plus difficile l’accès pour ces personnes qui ne disposent souvent d’aucun moyen de transport. Enfin, la peur de discriminations dans des structures publiques est une source d’inquiétude profonde pour Afiq et Sharif.
Témoignage d'un pair éducateur
Ce pair éducateur sous méthadone défend l’intérêt de l’approche communautaire et du travail avec les pairs éducateurs :
“On se sent plus protégés. Ils sont heureux car ce sont des personnes qui prennent soin d’eux, qui sont réellement concernées par leur bien-être.”
Personnes transgenres : survivre coûte que coûte
La situation des femmes transgenres en Malaisie reflète les défis persistants d’accès aux services de santé et à la dignité sociale. Face à des discriminations administratives et sociales qui limitent leur accès à l’emploi ou au logement, de nombreuses personnes se retrouvent sans autre alternative que commencer le travail du sexe.
Anu Karunanithy
Dans ce contexte, Anu Karunanithy, figure emblématique de la lutte en faveur de la communauté transgenre et directrice des relations internationale pour MAC, rappelle :
« Pour beaucoup de personnes trans, la priorité est d’abord de survivre : se nourrir, se loger, rester en sécurité. Dans ces conditions, la prévention du VIH peut passer au second plan. »
L’association PKKUM, se mobilise directement auprès des travailleuses du sexe et des personnes transgenres, en leur proposant des préservatifs, du lubrifiant ou en les accueillant au sein d’espaces sûrs où se reposer, faire un dépistage VIH, s’ informer sur la PrEP.
Le refuge T-Home constitue bien plus qu’un simple hébergement : il est un espace de stabilité, d’entraide et de reconstruction. Les résidentes y développent des activités génératrices de revenus comme la préparation de muruku, un snack traditionnel vendu dans le quartier, afin de subvenir à leurs besoins quotidiens.
Pensionnaire du T-Home
Voici une pensionnaire âgée de 47 ans. Elle est travailleuse du sexe depuis qu’elle a 22 ans, car elle avait besoin d’argent, sa famille n’ayant pas accepté sa transition. Depuis qu’elle vit ici, elle ne peut plus continuer de prendre de la drogue, ni se prostituer. Le refuge suit des règles strictes : sortie interdite après 21h, et ce pour éviter que le travail du sexe. Aussi, l’usage de drogue est banni des lieux.
Hommes gays : accès à la PrEP et défis persistants
En Malaisie, l’homosexualité est interdite, le pays appliquant à la fois le droit civil et la charia islamique. Malgré ce cadre juridique restrictif, les autorités sanitaires adoptent une approche pragmatique en santé publique, en veillant à ce que chacun puisse accéder à des services essentiels, indépendamment de son orientation sexuelle. Avec un taux de prévalence estimé à 12,9 % chez les hommes ayant des relations sexuelles avec d’autres hommes (HSH), les acteurs de santé soulignent l’importance de renforcer l’accès à la prévention auprès d’eux.
Dr Raja Iskandar, infectiologue et président du Malaysian AIDS Council (MAC)
« Nous avons assisté à un basculement : alors que la transmission était autrefois dominée par l’usage de drogues injectables, elle est aujourd’hui principalement sexuelle et entre HSH. »
Dans ce contexte, il faut « renforcer l’accès à la PrEP, pas seulement sous forme orale, mais aussi en introduisant d’autres formes dès qu’elles sont disponibles, et en diversifiant les modèles de distribution de la PrEP : pas seulement via le secteur public ou communautaire, mais aussi via la télémédecine, les pharmacies, etc. ».
Pour un jeune homme gay de 28 ans, la réalité reste toutefois difficile : «En Malaisie, c’est un tabou. Je dois être discret. Seuls mes amis de la communauté LGBTQI+ savent que je prends la PrEP. C’est très difficile de parler de son homosexualité ici. À cause de la religion, à cause de la société.»
Dhia Rezki, activiste et navigateur PrEP
Dhia Rezki, activiste et navigateur PrEP au sein de l’association Jujaku sait de quoi il parle : “Je suis un homme gay out en Malaisie, et ça, c’est déjà un acte militant en soi”.
Aujourd’hui, une nouvelle génération queer, dont fait partie Dhia Rezki, tente de s’affirmer, mais la stigmatisation demeure un frein qui empêche un rapport libéré aux services de santé liés à la lutte contre le VIH. C’est pourquoi la société civile continue d’être une porte d’entrée privilégiée pour cette population qui peut encore éprouver des réticences à se tourner vers des cliniques publiques.
Dans le plus ancien bar gay / karaoké de la ville de Kuala Lumpur, Kenny Yap de la Malaysian AIDS Council chante.
Préserver ce qui fonctionne pour ne laisser personne de côté
La trajectoire de la Malaisie vers l’élimination du VIH est la preuve qu’une alliance coordonnée entre pouvoirs publics et communautés est un gage de réussite dans la riposte au VIH. Depuis plus d’une décennie, les financements du Fonds mondial ont permis de développer des approches centrées sur les populations clés et portées par des acteurs communautaires, réduisant à 3 000 le nombre de nouvelles infections par an.
Dans un contexte d’incertitude persistante sur les financements, alors que le processus de reconstitution de ses ressources est toujours en cours, Coalition PLUS réaffirme son attachement à un Fonds mondial fidèle à ce qui a fait sa force : un partenariat dont l’efficacité et la légitimité repose sur la place des communautés, au cœur de son action.



