interview de Vincent Pelletier (DG de AIDES & Coalition PLUS) dans Les Inrockuptibles

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Ebola & VIH/sida – La même « contamination des esprits » : interview de Vincent Pelletier (DG de AIDES & Coalition PLUS) dans Les Inrockuptibles

Source: Marie Turcan – Les Inrocks (www.lesinrocks.com) – Numéro 987 – 29 octobre 2014

>>> Peur irrationnelle de la contagion, stigmatisation de certaines populations, théorie du complot : le virus Ebola engendre les mêmes réactions que lors de l’apparition du sida dans les années 80.

Ils en sont persuadés : Ebola a été créé par des hommes blancs durant l’apartheid pour décimer « les populations noires d’Afrique ». Le 13 août a vu apparaître sur internet cette théorie complotiste, portée par deux scientifiques (un mathématicien et un chirurgien] togolais et un docteur en sciences politiques congolais. Sous forme de pétition, cet appel exhortait l’Union africaine à saisir le Conseil de sécurité de l’ONU pour le forcer à ouvrir une enquête sur l’origine du sida et d’Ebola, qu’ils appellent des « armes biologiques de destruction massive ». Si la pétition n’a été signée que par un petit millier de personnes, elle a été reprise par plusieurs médias africains.

Avec la rapide progression de l’épidémie d’Ebola dans les pays d’Afrique de l’Ouest (on compte à ce jour près de 5 000 morts et plus de 10 000 contaminations depuis la réapparition du virus en avril), les thèses conspirationnistes ont le vent en poupe. Il y a vingt ans, le biologiste allemand Peter Duesberg incarnait le même genre de dérive en affirmant que l’apparition du virus du sida en Occident dans les années 80 avait été provoquée par la consommation de drogues comme la cocaïne, l’héroïne et même le poppers chez les homosexuels (L’invention du virus du sida, 1996).

Qu’elles datent de deux mois ou de plusieurs décennies, les théories du complot autour des virus ont un point commun : elles alimentent la peur et en font leur beurre. « Je me souviens, il y a trente ans, dans les hôpitaux on mettait les malades atteints du sida dans des chambres avec une pastille rouge sur la porte et on leur jetait les plateaux-repas à la figure, de loin », nous raconte Vincent Pelletier, directeur général d’Aides et Coalition PLUS. Il a fallu du temps, des actions coups-de-poing (on se souvient, en 1993, d’Act Up enfilant une capote géante sur l’obélisque de la Concorde ou du baiser de Clémentine Célarié à un homme séropositif lors du Sidaction de 1994) et beaucoup de pédagogie pour que soit admis le fait que le sida ne se transmette que par des rapports sexuels ou par le sang.
Aujourd’hui, les hôpitaux sont bien mieux équipés qu’auparavant et multiplient les précautions pour protéger le personnel soignant et les autres malades de tout cas suspect. On sait parfaitement comment se transmet le virus Ebola, et donc comment s’en protéger : « On a pris les précautions d’hygiène maximum, c’est-à-dire des protections ‘air’ et ‘contact’ (gants, masques, lunettes, combinaisons de confinement biologique – ndlr) « , nous expliquait le docteur Thierry Lavigne, responsable de l’équipe opérationnelle d’hygiène à l’hôpital civil de Strasbourg, le mois dernier. Pour contracter le virus, il faut être en contact direct avec les vomissures, le sang, les selles, la salive, l’urine ou la sueur d’une personne elle-même atteinte et ayant passé le cap de l’incubation.
C’est plutôt du côté des populations que les esprits – même les plus rationnels – cèdent à la panique. Les déclarations de Tom Frieden, directeur des centres américains de contrôle et de prévention des maladies, n’ont pas arrangé les choses. « Depuis trente ans que je travaille dans la santé publique, la seule chose comparable (à l’épidémie d’Ebola) a été le sida », a-t-il déclaré le 9 octobre lors d’une réunion à Washington organisée par la Banque mondiale. Une déclaration relayée à tout-va dans les médias occidentaux, alors que l’intervention de Tom Frieden avait pour seul but d’inciter et de presser les pays à mettre en place des protocoles d’urgence efficaces pour contenir le virus. Des mesures déjà prises par les Etats occidentaux, dont la France, comme nous l’a confirmé le docteur Thierry Lavigne, dont l’hôpital se prépare et s’entraîne à la gestion de cas Ebola depuis le mois d’avril. Mais la simple mention du VIH suffit à faire resurgir les craintes et la paranoïa d’antan.
Le 10 octobre, Claire Meynial, une journaliste du Point qui revenait d’un reportage au Libéria, a écrit un article intitulé « Ce qu’Ebola ma appris de mes amis », dans lequel elle décrivait combien ses proches s’étaient montrés réticents à l’approcher après son retour. « Tu es tout de même bien placée pour évaluer l’impact psychologique que cette pandémie a sur les esprits », s’était justifié un de ses amis, médecin de profession, particulièrement inquiet.
Les plus éduqués sont donc loin d’être épargnés par cette panique. Récemment, une université texane a interdit à tous les étudiants « venant de pays où il y a des cas confirmés d’Ebola » de fréquenter leur établissement. En 1987 déjà, le Département de la santé américain avait interdit à tous les voyageurs porteurs du VIH de poser un pied aux Etats-Unis.
Pourtant, pour l’instant, les pays occidentaux restent épargnés par la vague Ebola. Les rares cas de membres du personnel soignant ou de prêtres ayant été contaminés ont été maîtrisés. Aussi, l’Afrique et ses ressortissants cristallisent encore toutes les craintes. Pour le chercheur au CNRS et codirecteur du groupe de recherche sur la colonisation Pascal Blanchard, cette généralisation est le fruit d’un « imaginaire oriental » qui conditionne la manière dont on considère ces maladies. « On retrouve les mêmes mécanismes de peur avec Ebola qu’avec le sida, mais également avec la peste, qui avait ravagé la moitié de la ville de Marseille au début du XVIIIème siècle, nous explique-t-il. Une maladie qui vient de l’extérieur, c’est une ‘maladie de l’ailleurs’, transmise par des voyageurs. Avec Ebola, on identifie ‘l’homme noir’ comme porteur de la maladie. Et quand on associe la maladie à la race, on crée une stigmatisation identificatrice. »
Unes stigmatisation qu’ont bien connue les Haïtiens dans les années 80. « A l’époque, le sida était surnommé la’ maladie des 4 H’, pour héroïnomane, homosexuel, hémophile et haïtien, raconte Vincent Pelletier. Dire qu’on était haïtien revenait à dire qu’on avait le sida. « Aujourd’hui, Shoana Solomon, une présentatrice de télévision libérienne ayant de la famille aux Etats-Unis, a lancé une campagne en ligne intitulée « Je suis un Libérien, pas un virus.  »

Photo : Vincent Pelletier (Directeur général de Aides & Coalition PLUS – @ Stéphane Blot)

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